mardi 11 juillet 2017

La mystérieuse grande Faunesse...

Rose O'Neil - XXe
Dans un précédent article "la psychanalyse du faune", je proposais une interprétation possible de cet archétype de la nature masculine qui a longtemps hanté et fasciné nos cultures et nos psychés...

Au cours de mes dernières recherches mythologico-zodiacales, il m'a semblé trouver quelques maigres pièces d'un autre captivant puzzle, celui de son pendant féminin, la Faunesse, d'autant plus captivant qu'elle se fait plus modeste et discrète aussi bien dans les légendes que les représentations artistiques...

Palais des Doges - Venise - (date?)
Cette rareté est particulièrement intéressante  car elle laisse plus de place à nos inconscients, à la fois à celui des artistes qui la représentent et à la fois celui du spectateur, ce qui offre un nouveau terrain d'investigation pour l'exercice de lecture intuitive (exercice présentée en introduction de l'article "La croix celtique: une figure de la Déesse chrétienne originelle?")...

Mais cette lecture peut également se retrouver alimentée par quelques menus éléments historiques et étymologiques épars, aussi vais-je tenter de vous en présenter ici une "digestion" de mon cru...




Commençons d'abord par revenir sur la nature du faune en tant qu'espèce mythologique:

Thèbes - Ve av. J.C.
Si l'elficologie a tendance à classifier cet univers en autant d'espèces qu'il existe de noms et de morphologies, j'opterais pour ma part plutôt pour la tendance inverse, à savoir que toutes ces espèces et sous espèces sont en "réalité" moins nombreuses, et que les différents aspects et appellations relèvent de particularismes locaux désignant un même type d'être.

L'étymologie latine nous explique par exemple que le faune provient du verbe "favere" (favoriser), faisant de lui un être à qui l'on demande des faveurs, un être favorable.

Hans Burkamair - XVIe
On lui a également attribué la qualité de "fatuus", autrement dit un devin capable de révéler le destin (fata: fatalité, fatidique: destinée, qui donnera plus tard le terme de "fée"), autant de qualités que l'on retrouve chez l'homme-sauvage médiéval (représenté soit velu, soit feuillu comme l'homme-vert), vivant au fin fond des forêts ainsi que le sylvain ainsi nommé en raison de son habitat et bien d'autres êtres fantastiques...

Dans le même ordre d'idée, sachant que les panthéons antiques inclusifs intègrent diverses divinités locales aux noms différents mais ayant des caractéristiques communes (Pan, Priape, et par extension Bacchus/Dionysos par le biais de Silène) représenteraient finalement une seule et même entité au tempérament lubrique festif*.

Pierre Paul Rubens - XVIIe
(D'ailleurs si l'étymologie de Bacchus le rapproche étroitement du tonnerre Jupiterien, celle de Dionysos inclue carrément de nom de Zeus: le roi de l'Olympe et le grand Faune participent donc de la même essence initiale, l'idéologie politico-religieuse du moment se permettant d'en hiérarchiser les différentes facettes selon ses besoins).
Augustino Carracci -XVIe
Qu'ils soient définis comme étant "mineurs" (tutélaires locaux ou anciens) ou "majeurs" (valorisés pour justifier le régime en place), les récits contradictoires (notamment du point de vue généalogique) qui les présentent n'ont rien d'incontestable: ils ne sont que des fixations de la croyance du moment et des tentatives d'organisation de cette foisonnance de divinités hétéroclites rassemblées...

* L'alcool tant affectionné par les satyres et son abus n'a pas seulement le sens de la fête excessive: à travers la débauche, c'est la levée des inhibitions qui est intéressante et instinctivement recherchée, et donc cette nature humaine profonde trop étouffée par la contrainte civilisationnelle qui est libérée (plus la pression est forte et la nature refoulée, plus son défoulement est explosif)...

Venons-en maintenant à la Faunesse:


Piccini d'après Scolari - (date?)
J. de Barbari - XVIe
On en dit très peu de choses (en général juste qu'elle est la femelle du faune, ou une nymphe de forme faunesque), et ses représentations se font plutôt rares et "modernes".
Elle semble n'y avoir qu'un rôle très secondaire, anecdotique, en tout cas déconsidéré: celui de la génitrice de l'espèce ou d'une simple accompagnatrice/partenaire sexuel du mâle.




L. Chranach l'A. - XVIe
G.B. Palumba - XVIe

Fait plutôt étonnant, elle est même rarement représentée dans la thématique "la famille du faune" dont de nombreuses représentations lui enlèvent toutes les caractéristiques caprines.
Elle a le plus souvent les traits d'une nymphe, dont l'étymologie évoque un voile nuageux, donc finalement une forme incertaine, tout comme celle du faune d'ailleurs, qui varie selon l'inspiration des auteurs et des modes de l'époque...





Dûrer - XVIe
Fragonard - XVIIIe
La faunesse n'a finalement peut-être pas, elle non-plus, besoin des attributs caprins pour exister au sens étymologique de divinité favorable, prenant tout à tour la forme qui lui convient...
...du moment qu'elle reste protégée en restant inaperçue des regards profanes, car c'est peut-être là aussi la raison de sa grande discrétion:





Si c'est en général le faune qui se fait le plus remarquer en assurant le spectacle, c'est peut-être aussi pour faire diversion en attirant l'attention sur lui, pour protéger cette famille restée cachée au fond des bois, sur laquelle il veille attentionnément, l'amusant et la distrayant par le jeu et surtout la musique...


T. G. Battista - XVIIIe

5e av. JC
Cette attitude est d'ailleurs remarquable de la part du faune, et n'évoque pas la position du patriarche régnant en dominateur sur sa femme et ses enfants, mais plutôt celle du frère-oncle dépourvu de toute autorité et dont la présence n'est pas crainte mais au contraire très appréciée: qui nous dit d'ailleurs qu'il soit l'amant de la faunesse et qu'il soit le géniteur des enfants de cette dernière? Ne serions-nous pas ici plutôt face à une illustration d'un modèle matrilinéaire où la sexualité se déroule exclusivement hors du foyer?
Ceci expliquerait la grande liberté amoureuse et sexuelle du faune ne perturbant en aucun cas la Faunesse...


Hans Sebald - XVIe
Voyons maintenant ce que les mythes peuvent nous raconter sur la grande faunesse:

Jakob Jordaens - XVIIe
Il existe bien, chez les latins, une déesse faunesque peu reconnue des élites mais particulièrement populaire:
Il s'agit de Fauna, associée à Faunus (l'équivalent de Pan, Cernunos etc.), tour à tour sa femme ou sa fille selon les versions officielles, mais pourquoi pas sa sœur ou sa mère au fond?
(L'histoire patriarcalisée la voit infériorisée et mariée ou violée par Faunus, mais là encore les généalogies divines ne peuvent être prises pour argent comptant).

Ie siècle
Elle était appelée Bona Déa (la Bonne Déesse), déesse de la fertilité/fécondité/abondance confondue elle aussi avec d'autres divinités célèbres telles que Cérès/Déméter et par extension avec Gaïa.
De son côté, Pan n'est pas connu pour avoir à ses côté un équivalent de Fauna, et pourtant, nous pouvons reconstituer cet alter-égo en la figure d'Amalthée, la Nymphe-Chèvre qui allaita Zeus et de laquelle provient la fameuse Corne d'Abondance. Son nom signifiant "tendre déesse" indique qu'elle fût initalement bien plus importante que ce que les traditions qui nous en parlent veulent bien l'admettre. Elle est associée à Pan dans le signe zodiacal du Capricorne, désignée comme sa mère ou sa femme selon quelques sources écrites plus tardives**, et ils sont également parfois représentés ensemble (d'une manière ou d'une autre) dans quelques œuvres plus ou moins récentes...
**Les sources les plus récentes ne signifient pas nécessairement que l'idée est forcément nouvelle: elle peut puiser dans des traditions tout aussi anciennes mais non-officielle, c'est à dire non-sélectionnées par un pouvoir ou un autre, mais persistant plus secrètement dans leur transmission (généralement orale)...

Que signifie la symbolique caprine?***
G.B. Palumba - XVIe
A priori, la chèvre n'incarne pas ce qui se fait de plus noble ni de plus glorieux dans le monde animal... et pourtant: nous somme face à une espèce qui abrite sous sa rusticité de remarquables aptitudes:
Capable d'arpenter les paysages les plus abrupts et inaccessibles aux autres bêtes, de se nourrir chichement de ronces là où la nature ne produit pas de grasses herbes, elle est semi-domestique donc capable de se réensauvager immédiatement et prospérer immédiatement ainsi, ce qui lui confère également ce caractère fort et indépendant.
On devine assez facilement la symbolique dont peut être porteur le bouc: grand inséminateur du troupeau, il est la force fécondante. Avec ses cornes recourbées il est capable de lutter avec fermeté sans blesser ni faire couler le sang, il incarne donc également la force protectrice.
Malgré toutes ces capacités qui lui permettraient de se passer de nous et vivre plus tranquillement, la chèvre quand-à-elle accepte cependant de nous nourrir en nous permettant de prélever son précieux lait (et tolére que l'on dévore ses chevreaux), le plus digeste et assimilable pour l'espèce humaine après le sien propre, tant et si bien que de nombreux nourrissons infortunés ont pu survivre grâce à elle.
Elle est finalement la plus belle incarnation, simple et sans fastes, de la générosité et même de l'abondance en conditions d'austérité les plus extrêmes, fabricant de fabuleuses et secourables faveurs avec trois fois rien...
L.F. Delarue - XVIIIe
Contrairement à son frère mâle dans ses formes sylvaines, faunesques ou satyriques (comme présenté dans l'article déjà-cité), la Faunesse ne semble pas souffrir des mêmes fragilités: en dépit des situations, elle est capable de rester elle-même, douce, bienveillante, généreuse, modeste, et assure ainsi à elle seule l'équilibre et la pérennité du monde...
Ainsi, on peut en conclure que les faveur offertes par le faune ne peuvent lui provenir que de la mystérieuse et grande Faunesse...

*** Rien dans l'étymologie du Faune ou du Satyre n'indique cette morphologie caprine, qui d'ailleurs peut varier et ressembler à d'autres animaux comme dans le cas du Cernunos dont la zoomorphie a plus trait aux cervidés)

Johfra Bosschart - XXIe
Quel est l'intérêt de cette symbolique fantastique?
L'anthropomorphisation et la zoomorphisation sont des manières symboliques de rendre hommage à la Nature et nous reconnaître en elle dans les composantes qui nous touchent le plus, à l'extérieur ou à l'intérieur de nous. Les visages culturels les plus éclatants ne sont pas nécessairement les plus bénéfiques et les plus profonds, c'est parfois dans les choses les plus insignifiantes que l'on peut trouver les plus beaux trésors.
L'image de la faunesse est donc une manière de se connecter profondément à tout ce qui, dans la Nature (y compris humaine), peut incarner et générer cette abondante profusion qui nous permet le bonheur. Et même dans les cas où ces faveurs ne sont pas encore effectives, rien qu'à notre niveau, en nous concentrant sur son image, elle nous permet de commencer à susciter cette richesse envers les autres en nous-même...