samedi 15 juillet 2017

Patriarco-génèse...

La PATRIARCOGENESE
ou
les processus d'émergence du patriarcat...


C'est une question sur laquelle j'ai longtemps buté au cours de mes réflexions matriarcales:
"Comment a bien pu apparaître le patriarcat?"
J'ai toujours pensé à une cause accidentelle, mais sans arriver assembler les pièces du puzzle, mais j'ai surtout toujours penché pour une souche unique ayant ensuite progressivement "contaminé" les autres sociétés par sa névrose.
Une riche rencontre avec une personne particulièrement cultivée (merci Nabil!) m'a permis d'évoluer sur la question et sacrément enrichir ma réflexion. Cette personne m'a suggéré deux choses:
- La première: qu'il pourrait il y avoir non pas un seul foyer où serait apparu un jour le patriarcat, mais que c'est un phénomène qui aurait pu apparaître à plusieurs reprises dans plusieurs lieux/époques différents réunissant des conditions similaires,
- La deuxième: que ce système patriarcal pourrait éventuellement même s'avérer nécessaire en certaines conditions bien particulières.

Après avoir heurté mes repères, ces suggestions se sont vite montrées particulièrement fertiles, et dès le lendemain une compréhension plus fine, plus poussée et probablement plus juste (malheureusement elle reste invérifiable) a pu se développer, et en voici le contenu:




En préambule j'aimerai commencer par un rappel:

Chaque organisme vivant semble doté d'un programme vital pouvant fonctionner grosso-modo sous deux types de modalité: le "mode vie", se déployant quand les conditions de vie sont à peu près optimales, et le "mode survie", censé être l'exception, s'activant dans des conditions critiques.
Dans le cas de l'espèce humaine, le mode-vie permet de développer l'hypersociabilité (l'empathie, l'affection, le partage, le don etc.) permettant à son tour d'optimiser la vie de la communauté, tandis que le mode-survie, déclenché en conditions de pénurie prolongée pouvant mettre en péril l'espèce, finit par désactiver progressivement ces qualités altruiste pour en activer de plus individualistes afin de pouvoir sauver au moins quelques éléments à partir desquels l'espèce refera ensuite souche.
Le mode-survie ne devrait être qu'exceptionnel et à caractère provisoire, le temps que les conditions reviennent à la normale ou que des solutions compensatoires aient été trouvées. Le mode-vie répondant à des conditions naturellement ou artificiellement optimales devrait être la norme et le quotidien de l'espèce.

Ceci étant rappelé, je vous propose de considérer que puissent exister deux types de patriarcat:
- l'un ontologiquement guerrier,
- l'autre plus fonctionnellement inspiré,
motivés l'un et l'autre par deux types de conditions toutes deux non-optimales mais tout de même différentes, impliquant donc également une différence de nature:


I) Émergence et développement du patriarcat guerrier:

Je vous propose d'envisager ce processus en trois étapes, toutes motivées par une même situation de survie initiale, mais chacune impliquant des conséquences différentes en cas de retour des conditions de vie optimale:

-1) Première étape: Apparition de la situation défavorable mettant sérieusement en danger la vie de la communauté en raréfiant les ressources.
a) → Si les habitudes de partage peuvent perdurer un temps, cette raréfaction des ressources trop importante finit par la désactiver et active au contraire le module de crise déclenchant la concurrence.
b) → Dans un premier temps, c'est l'usage de la force physique qui a le dernier mot dans les relations devenues conflictuelles. Avantage masculin et certains hommes les plus forts peuvent prendre le dessus sur le reste de la population.
c) →  Les femmes défavorisées sur ce point là et dont les hommes de la famille natale font partie des vaincus, n'ont d'autre moyen pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs enfants présents ou futurs que de s'attirer les grâces des mâles dominants (tractations ou séduction; devenant elles-même "ressource sexuelles") et de s'inféoder à eux, ce qui constitue le germe de l'assujettissement et de l'objectivation des femmes. Le "contrat" peut impliquer le changement de priorité de filiation des enfants, priorité initialement maternelle (organique) devenant paternelle (adoptive), impliquant pour la femme l'exclusivité sexuelle (et d'ailleurs l'obligation sexuelle, le fameux "devoir conjugal") accordée au mâle alpha (qui de ce fait obtient la "légitimité" d'utiliser les moyens qu'il veut, les violences conjugales par exemple, pour tout rappel à l'ordre).
Ainsi apparaît la structure patriarcale brute sur une ou deux générations, basée sur le rapport de force physique.

-En cas de retour des conditions de vie optimales: Le souvenir vivant du mode de vie initial (matrilinéaire-avunculaire-communautaire) étant encore vivant dans les mémoires des membres de ce patriarcat tout neuf, il est encore relativement facile, si la majorité de la communauté le désire, d'y revenir en assez peu de temps, malgré la disparition d'un certain nombre des membres intitiaux.

-2) Deuxième étape: Persistance des conditions de vie défavorables:
a) → A partir du moment où la première génération qui a vécu la transformation sociale a entièrement disparu, meurt avec elle le souvenir vivant de l'état initial. S'il a été transmis aux générations suivantes, ce souvenir passe alors dans le domaine du mythe (qui peut perdre son de "exactitude" si tant est qu'elle puisse exister, et son réalisme au fil des transmissions: cf. le mythe du jardin d'Eden, le paradis terrestre).
b) → A mesure que les comportements "sous-humains" se multiplient, se répètent et s'accumulent, s'installe un traumatisme collectif qui se transmet à son tour à travers l'éducation: la maltraitance éducative vise à donner plus de chances de survie à la progéniture qui doit être forte et se battre pour gagner (ou en tout cas ne pas perdre) contre les autres, qui donc être "dressée" et désensibilisée ("pour son bien").
Ces psychés ainsi (dé-)formées depuis la plus tendre enfance intégreront la situation de survie comme étant la norme et les comportements qui y répondent comme constitutifs de leur identité.

-En cas de retour des conditions de vie optimales: Le désamorçage du mode-survie sera compliquée par sa normalisation intégrée dans les repères culturel et les psychés. Le retour à l'organisation sociale d'origine va dépendre de deux facteurs: la capacité de résilence/réparation psychique de tout un chacun mais aussi la qualité du souvenir culturel de l'origine transmis: une amnésie (volontaire ou non) peut tout simplement réduire toute chance du retour à néant.
Cependant, si le souvenir reste juste, la transition pourra nécessiter plusieurs générations.

-3) Troisième étape: Complexification et expansion de la société concurrentielle:
a) → Evolution interne: Petit à petit le rapport de force peut changer de main dans la mesure ou la force physique individuelle peut être soumise à l'usure/fatigue sur le long terme, et qu'une certainement forme de force intellectuelle peut peu à peu l'amadouer voire la manipuler. Ainsi peut s'instaurer la caste des prêtres, élite intellectuelle qui s'accapare le savoir, au départ simple "conseillère" du pouvoir, pour finir par l'orienter en remaniant les croyances religieuses conditionnant l'obéissance.
b) → Evolution externe: Les ressources restant généralement insuffisantes et le principe du rapport de force étant devenu coutumier, ces sociétés deviendront souvent guerrières et invasives, finissant tôt ou tard par cibler tout particulièrement les sociétés bénéficiant de plus d'abondance, notamment les civilisations agricultrices matriarcales.
L'envahisseur patriarcal guerrier aura deux options face à ces civilisation:
- La politique de la terre-brûlée: piller, détruire et ne laisser sur place qu'un champ de ruines impossible à reponctionner ultérieurement.
- La politique de la récupération/intégration, à visée plus pérenne, visant à prendre le contrôle de la civilisation en place (quitte à faire quelques concessions idéologiques et organisationnelles pour s'intégrer).
Les civilisations sont des sociétés humaines qui ont ceci de particulier qu'en raison de leur nombre d'individus dépassant le seuil "humain" (où chacun ne peut plus connaître les autres membres ni du coup interagir directement avec chacun), elles doivent procéder au principe de "délégation" qui permet de pallier à la communication rendue difficile, mais aussi de gérer les conséquences matérielles de la surpopulation: gestion des approvisionnements, de l'évacuation des déchets etc. Ce délégationnisme est constitutif d'un appareil administratif, l'Etat, qui n'a initialement pas vocation à diriger, mais simplement mutualiser et optimiser le fonctionnement collectif.
Ce principe de délégation mis au service du bien commun, fait reposer une grande responsabilité sur les épaules un petit nombre d'individu, mais leur octroie de fait un certain pouvoir d'action, supérieur à celui autres citoyens. Ces fonctions centrales sont vite convoitées et peuvent être rapidement détournées et récupérées par l'élite intellectuelle émergée au sein du patriarcat envahisseur qui en devient alors difficilement délogeable.
Ainsi cette élite peut définitivement verrouiller son emprise sur le reste de la population, utilisant la force physique de ceux qu'ils dominent à présent pour réprimer les révoltes quand la manipulation mentale (croyances dogmatiques) et le honnissement ne suffisent pas.

- En cas de retour des conditions de vie optimale, ce qui peut d'ailleurs être le cas quand la civilisation envahie en bénéficie déjà ou est parvenue à les reconstituer, le retour au mode de vie initial est pratiquement impossible, du moins tant que l'élite parvient à maintenir sa domination intellectuelle stratifiée (principe des différents niveaux de hiérarchie dont les intermédiaires sont autant de verrous), et étant donné les injustices qu'elle commet* qui susciteraient très probablement, comme on l'a vu par le passé, un retour de flamme de la part des opprimés à leur encontre, ils n'ont aucun intérêt à lâcher du lest, mais sont au contraire poussés dans une fuite en avant.
C'est dans ce type de système complexifié que nous nous retrouvons bloqué aujourd'hui.
Si la population volontairement mal-informée et sous-éduquée est globalement privée des moyens de sa révolte et de son autonomie intellectuelle (instruction contrôlée), l'espoir réside toutefois dans le fait que la domination nécessite une dépense d'énergie exorbitante pour se maintenir tandis que le naturel peut revenir de lui-même progressivement si on lui enlève les barrages.
Et comme tout système anti-naturel porte en lui-même les germes de son autodestruction, ce système s'effondre régulièrement pour laisser la place à une autre élite qui profite de l'acculturation du peuple pour réinstaurer progressivement une autre domination.
L'importance pour le peuple me semble être de parvenir autant que faire se peut à conserver et transmettre discrètement, comme cela s'est produit à plusieurs reprises dans l'histoire, le souvenir du système optimal en cas de libération fortuite...

*de nombreux contre-exemples de dirigeants justes et équitables existent, mais c'est rarement ceux-là que l'histoire écrite par les vainqueurs retient...


II) Émergence d'un patriarcat fonctionnel:

D'autres conditions bien moins catastrophiques, mais restant cependant tout à fait nécessiteuses, peuvent pousser à la naissance d'un patriarcat beaucoup plus pacifique et égalitaire:
Sans aller jusqu'à la pénurie exacerbant le réflexe de survie, il est des conditions austères qui obligent les populations a vivre en groupes restreints, de manière à ne pas épuiser les maigres ressources renouvelables.
La vie pastorale dans les lieux désertiques par exemple, si elle permet de nourrir suffisamment la communauté, impose généralement de fonctionner avec un nombre de membre de la communauté plus réduit, et par ailleurs d'instaurer un relatif mais non-négligeable isolement entre les communautés.
Une famille matrilinéaire-avunculaire qui semble être la structure optimale de la vie humaine, se retrouverait rapidement confrontée à un problème de taille: quid des relations sexuelles qui ne peuvent, pour éviter l'inceste, se dérouler qu'avec des membres d'autres communautés?

Le désir incestueux, désavantageux pour la génétique de l'espèce, n'appartient pas à la norme naturelle, mais découle lui-aussi lui aussi du mode-survie, répondant à une situation de crise bien particulière: l'espèce pour se maintenir prendra le risque de la consanguinité uniquement dans les cas de pénurie sexuelle prolongée. Cette pénurie peut prendre plusieurs formes: soit matérielle, en l'absence réelle de partenaires amoureux extérieurs à la famille, soit culturelle, générée par la multiplication des interdits ou des complications faites à ces relations.

Ici il s'agit bien d'isolement géographique qui empêche les relations. Et comme le besoin sexuel (cf. Wilhelm Reich) est une réalité qu'il ne faut pas prendre à la légère car sa frustration peut avoir des conséquences ennuyeuses voire même catastrophiques, on peut imaginer que les sociétés en questions aient eues la sagesse de réorganiser la structure familiale de manière à ce que les membres pubères puissent assouvir facilement ces besoins.
Pour ce faire est institué le mariage (qui permet d'emporter son partenaire sexuel avec soi), dans une version plus libérale et moins oppressante (pour les femmes notamment), car étant motivée par la prise au sérieux des besoins naturels humains, il inclue la possibilité et la facilité du divorce si besoin est.
Ce système patriarcal purement pratique, ne dépendant pas des mêmes contraintes économiques extrêmes que le guerrier, n'a donc pas vraiment besoin d'imposer les mêmes pressions socio-morales.
Par ailleurs, si la fidélité sexuelle absolue peut toujours être réclamée, elle est toujours plus facile à tenir du fait de la raréfaction des tentations de par le même isolement qui a rendu cette organisation nécessaire.
Quand les enfants deviennent pubères et leurs besoins sexuels pressants, ces micro-sociétés éparpillées prévoient de se retrouver périodiquement, au moins une fois l'an, pour permettre à leurs jeunes de se rencontrer et se marier s'ils trouvent époux ou épouse (raison pour laquelle les mariages se font souvent à un âge encore assez jeune).


Mais au fond: ce patriarcat en est-il vraiment un?
Le mariage et la paternité peuvent instaurer tout au plus un patrilignage, mais ce n'est même pas obligatoire, et il n'est pas non-plus nécessairement question d'une domination du mari/père sur le reste de sa famille. D'autant que ce mariage/paternité peut très bien s’accommoder, contrairement au patriarcat guerrier, d'une structure socio-économique matrilocale dans le cas où c'est le mari qui quitte le foyer natal pour rejoindre celui de son épouse.
Si on n'a pas affaire à une société matrilinéaire stricto-sensu (sans mariage ni paternité: amours libres et avunculat), n'est-on finalement pas tout de même dans une modulation exceptionnelle qui reste partie prenante du système matristique?

Ainsi ne pourrait-on pas comprendre que le couple actuel, axé sur le sentiment amoureux, égalitaire et incluant la possibilité du divorce, réagissant en cela au mariage arrangé et irrévocable d'antan relevant du patriarcat dur, est finalement, sans qu'on ne s'en rende compte, une étape collective vers un retour inconscient mais bien réel, génération après génération, vers l'optimum naturel matristique?
Il ne nous resterait finalement plus qu'à prendre conscience des processus en cours afin de les accompagner, ou dans une moindre mesure les accueillir sans crainte et laisser se dérouler sans encombre...

Voilà qui serait plutôt rassurant et encourageant! :)